Pourquoi l'espace mental est la ressource invisible qui détermine l'accès au pouvoir ? Une expérience d'un mois pour comprendre l'écart entre mesurer la charge mentale et la vivre. Analyse de l'impact sur les trajectoires professionnelles, mécanismes d'exclusion du pouvoir, et interventions concrètes pour transformer les organisations.
" On demande à une mère d'élever ses enfants comme si elle n'avait pas de travail, de travailler comme si elle n'avait pas d'enfants, et d'avoir l'apparence d'une femme qui n'a ni enfants ni travail "
Anonyme
Pendant tout le mois de janvier, j’ai participé à une expérience simple : aider une amie, maman solo de deux enfants, en prenant en charge la logistique des courses et des repas, quelques trajets scolaires et garder sa fille de temps en temps en sortie d’école. Rien d’extraordinaire. Une fraction minuscule de ce que des millions de parents gèrent quotidiennement en plus de leur travail. Pourtant, au bout de deux semaines, j’ai ressenti quelque chose d’inattendu : une saturation cognitive que je n’avais jamais expérimentée.
Cette sensation m’a frappée un samedi matin, au supermarché. Pendant que je choisissais des légumes, mon cerveau jonglait simultanément avec une proposition commerciale à finaliser, un client en attente de réponse, les repas à planifier, le pain pour le lendemain, un rendez-vous de l’après-midi. Une multiplication incessante de tâches qui colonisent chaque espace mental disponible, sans jamais permettre de simplement être.
Cette expérience m’a amenée à une réflexion : nous connaissons tous les chiffres. 71% des femmes salariées en charge mentale élevée. 71% des tâches ménagères effectuées par les femmes. 8 femmes sur 10 concernées. Des statistiques répétées dans les études, les conférences, les articles. Des données qui devraient alerter mais qui, manifestement, ne suffisent pas à transformer la société.
Pourquoi cette inertie ? Parce que lorsqu’on n’expérimente pas soi-même la charge mentale, ces statistiques restent abstraites. On peut les lire, les citer, même compatir. Mais on ne saisit pas vraiment l’impact cérébral réel. 71% de charge mentale ne dit rien de ce que cela fait au corps, au cerveau, à la capacité de penser stratégiquement. Cela ne traduit pas cette impossibilité de se projeter professionnellement quand l’espace mental est saturé par la logistique du quotidien.
Et je ne gérais qu’une fraction ridicule de la charge complète. Pas les rendez-vous médicaux à anticiper trois mois à l’avance, pas la gestion de la garde-robe qui rétrécit, pas la planification des vacances, pas les multiples micro-décisions qui jalonnent chaque journée avec des enfants. Selon l’INSEE, les femmes effectuent 71% des tâches ménagères et les mères 65% des tâches parentales. Mais surtout, elles accomplissent l’essentiel du travail cognitif invisible : anticiper, planifier, coordonner, se souvenir. Ce que la sociologue Allison Daminger a décomposé en quatre dimensions que les chiffres seuls ne captent pas.
Cette charge a des conséquences documentées : stress chronique, dépression deux fois plus fréquente chez les femmes, troubles du sommeil, moindre satisfaction de vie (CNRS, Statistique Canada). Mais ces données quantitatives ne rendent pas compte de l’impact sur les trajectoires professionnelles, de l’obstacle concret à l’accès au pouvoir.
C’est précisément là que se situe l’enjeu. L’obstacle à l’accès au pouvoir n’est pas un manque de compétences ni un déficit d’ambition. Les chiffres le démontrent : 65% des femmes cadres souhaitent accéder à la direction. Le désir est là. Pourtant, seulement 25% des dirigeants sont des femmes, 17% dans les grandes structures, 4 PDG femmes dans le CAC 40.
Le problème réside dans l’absence d’espace mental pour développer son réseau, pour se former, pour simplement imaginer le pouvoir comme une possibilité. Comment penser stratégiquement à sa carrière quand le cerveau est saturé par la gestion du quotidien ? Comment développer une vision à long terme quand la bande passante cognitive est monopolisée par l’invisible ?
La majorité de ceux qui prennent les décisions (en entreprise, en politique, dans les médias) ne vivent pas cette réalité. Pour eux, 71% reste un pourcentage dans un rapport. Une statistique intéressante à mentionner en réunion. Mais pas une expérience vécue, pas un cerveau qui sature, pas une impossibilité concrète de projection professionnelle.
À la fin du mois de janvier, mon amie m’a fait part d’une observation significative : elle ressentait enfin de la place, de l’espace mental, une marge pour respirer et penser à autre chose qu’à la course permanente. Pour envisager des projets, pour exister autrement.
Ce qui m’avait saturé en deux semaines lui avait offert un soulagement substantiel. Pas parce que les tâches avaient disparu, mais parce qu’elles n’étaient plus toutes concentrées dans une seule tête. La redistribution, même partielle, avait libéré de l’espace cognitif. Un espace pour anticiper différemment, envisager mieux, se projeter professionnellement.
Cette expérience illustre un point essentiel : on ne peut pas comprendre la charge mentale avec des statistiques. On ne peut la comprendre qu’en la vivant. Et c’est précisément le problème structurel auquel nous faisons face.
Tant que les décideurs ne vivront pas cette réalité, ils continueront de se demander pourquoi les femmes « ne sont pas prêtes » pour le pouvoir. Ils sortiront des études, organiseront des conférences, hocheront la tête devant les chiffres. Et rien ne bougera vraiment.
La vraie question n’est pas de savoir si les femmes sont prêtes. C’est de savoir quand on arrêtera de leur confisquer le temps et l’espace mental nécessaires pour l’être. Quand on redistribuera équitablement la charge cognitive. Quand on créera des organisations qui ne présupposent pas que certains ont, par défaut, quelqu’un qui gère l’invisible à leur place pendant qu’ils se concentrent sur leur carrière.
Pour approfondir ces réflexions sur les liens entre charge mentale et accès au pouvoir, j’ai invité Marie-Lahya Simon du compte « À part égale » pour l’épisode du 8 mars. Nous explorerons ensemble comment cette répartition inégale du travail invisible façonne les trajectoires professionnelles et limite l’accès des femmes aux positions de direction.
Parce qu’il est temps d’arrêter de quantifier et de commencer à transformer. Les statistiques ne changeront rien tant que ceux qui ont le pouvoir de faire évoluer les choses ne comprendront pas, viscéralement, ce qu’elles mesurent. Tant que les organisations ne remettront pas en question leurs présupposés sur qui peut réellement accéder au pouvoir et dans quelles conditions.
25 ans à la SNCF, de la direction des trains au COMEX en passant par le Transilien et la fonction DRH. Puis une reconversion dans l'entrepreneuriat et l'accompagnement de dirigeants. Dans ce double épisode du podcast Le Pouvoir au Féminin, Bénédicte Tilloy partage une vision du leadership construite sur le terrain, au cœur des transformations et des crises.
Pouvoir et puissance : une distinction fondamentale — Le pouvoir vous est donné par une fonction, la puissance vient de ce que vous en faites. Comment habiter pleinement un rôle pour lui donner de l'impact et créer les conditions du changement
Les "falaises de verre" comme stratégie d'accès au pouvoir — Quand on vous confie les postes en crise "parce que vous êtes différente", comment transformer cette assignation en opportunité de faire autrement
Manager par l'immersion plutôt que par les process — Pourquoi comprendre les conditions d'exercice des métiers et les contraintes du quotidien construit une légitimité plus solide que la maîtrise technique
Leadership : entre subsidiarité et décisions impopulaires — Créer les conditions pour que les équipes décident par elles-mêmes, tout en assumant les arbitrages difficiles que personne ne veut prendre
Gérer les crises à tous les niveaux — De la gestion des cellules de crise après les accidents de Brétigny et Eckwersheim aux transformations profondes : comment prendre soin des personnes tout en tenant les enjeux de performance
Le syndrome de la bonne élève au service du changement — Maîtriser d'abord les codes d'un environnement pour gagner le droit de les bousculer ensuite, entre respect des règles et audace créative
Transition du grand groupe aux startups — Le choc culturel d'un monde qui valorise la vitesse et l'agilité face aux organisations établies, et ce qu'on apprend en recommençant "par le bas" à 55 ans
Dé-genrer les codes du pouvoir — Au-delà de la place des femmes, repenser les codes historiquement masculins qui définissent encore aujourd'hui ce qu'est "être prêt·e" à diriger
🎧 Deux épisodes pour repenser le leadership : ni tout empathie, ni tout autorité, mais cette capacité à tenir ensemble les contradictions et à transformer sa différence en levier de changement systémique.
Le mois de mars approche, et avec lui, l'occasion parfaite de transformer les bonnes intentions en actions concrètes. Parce que l'égalité femmes-hommes ne se décrète pas, elle se construit avec vos équipes, à travers des échanges sincères et des prises de conscience collectives.
Mes interventions en entreprise : 3 formats pour faire bouger les lignes
🎤 Les conférences — pour ouvrir la réflexion
Quatre thématiques pour décortiquer ce qui bloque encore aujourd'hui :
Les femmes dans le leadership : réalités et perspectives
Pourquoi si peu de femmes aux postes de pouvoir ? On identifie ensemble les freins invisibles et les leviers concrets pour changer la donne.
Genre et pouvoir : démasquer les biais pour un leadership plus équilibré
Nos stéréotypes genrés façonnent notre management sans qu'on s'en rende compte. Cette conférence les met en lumière pour construire un leadership vraiment inclusif.
De la loi salique à nos open spaces : la genèse des biais de genre et leur impact sur le leadership
Un voyage dans le temps pour comprendre d'où viennent nos préjugés d'aujourd'hui. Parce qu'on ne déconstruit bien que ce qu'on comprend.
Falaise de verre : de l'épreuve subie au leadership qui mobilise
Pourquoi nomme-t-on les femmes leaders quand tout va mal ? Décryptage d'un phénomène méconnu mais révélateur de nos biais collectifs.
Le format ? Visuel, rythmé, ancré dans le réel avec des extraits d'interviews de dirigeantes qui témoignent sans filtre. Et surtout : un temps d'échange pour que vos équipes s'emparent du sujet.
💬 Les tables rondes — pour mettre en dialogue
Avec vos collaborateurs·trices et/ou des intervenant·es externes, créez un espace de parole authentique. Valorisez ce qui se fait déjà en interne, ouvrez-vous à d'autres cultures d'entreprise, et construisez ensemble la suite.
🎲 Le Jeu des Mille Pas — pour vivre une carrière au féminin
Un dispositif immersif et ludique qui plonge vos équipes dans le parcours professionnel d'une femme : maternité, recrutement, stéréotypes, argent, pouvoir, sexisme... Huit thématiques, une prise de conscience collective, et des discussions qui marquent.
Pourquoi mars ? Parce que c'est le moment où tout le monde parle d'égalité. Autant en profiter pour passer des discours aux actes, non ?
📧 Envie d'en discuter ? Écrivez-moi : nelly@egalead.fr
Pour nourrir vos réflexions sur le pouvoir, le leadership et l'égalité en ce début d'année, voici trois ressources inspirantes :
🎧 "The Double Shift" (CBC) — Une série documentaire canadienne qui suit des femmes cadres et dirigeantes dans leur quotidien réel : les réunions de 18h, les courses entre deux calls, les week-ends à rattraper. Du terrain, du concret, zéro bullshit sur le "lean in". Pour comprendre viscéralement ce que coûte l'accès au pouvoir quand on porte aussi la charge mentale.
📚 "Invisible Women" de Caroline Criado Perez — Une enquête monumentale sur le data gap de genre. Comment l'absence de données sur les femmes façonne des organisations pensées pour des hommes sans charge mentale. Des open spaces aux horaires de réunion, tout est conçu pour ceux qui ont quelqu'un à la maison.
📺 "Mad Men" (Arte) — New York, années 60, agence de pub Sterling Cooper. Don Draper et ses collègues dans un monde d'hommes en costumes. Sexisme ordinaire, plafond de verre, et Peggy Olson qui grimpe les échelons malgré tout. Pour voir concrètement comment les codes masculins du pouvoir se sont construits.
Pour retrouver toutes les informations sur le podcast et les activités autour, c’est ici:
Mes analyses et éclairages sur le leadership sur LinkedIn
Les informations sur le podcast Le Pouvoir au Féminin